Tazla ou les semences de la vie

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Une organisation internationale s’intéresse à la biodiversité


Publie le : dimanche 16 septembre 2007


 

 

Dire que Tazla est située au fin fond de la Kabylie n’est vraiment pas une figure de style. Ce pittoresque petit village se trouve au sommet d’une petite colline cernée de profonds ravins et de hautes montagnes couvertes de pins d’Alep, à l’extrême limite d’Ighil Ali, la commune la plus méridionale de la wilaya de Béjaïa.


Par-delà les hautes cimes boisées qui encombrent son horizon du côté de l’est, ce sont les Hauts-Plateaux de Medjana et la wilaya de Bordj. C’est à croire qu’avec des chemins aussi escarpés, la civilisation peine à arriver jusqu’ici. Le temps s’écoule avec une telle lenteur qu’on le dirait presque arrêté. Notre venue à Tazla n’est pas pour admirer son paysage de carte postale ni pour profiter de sa quiétude pastorale. Des membres de la BEDE, une organisation de solidarité internationale dénommée Banque d’échange de documentation et d’expériences, basée à Montpellier, sont depuis quelques semaines à Tazla.


Qu’est-ce qui peut bien intéresser des Montpelliérains dans ce village de bout du monde ? On vous le donne en mille, il est question de biodiversité. Un concept très moderne mais sur lequel les paysans d’ici ont vite fait de coller des noms bien à eux. Car la richesse de Tazla, vous ne la devinerez jamais, niche dans quelques graines magiques que l’on se transmet de père en fils, de génération en génération. Outre l’eau si limpide et si douce de ses intarissables sources, ce qui fait la richesse du village, ce sont ses variétés locales de fruits et de légumes. Notamment, une variété de poivron local dénommé « ifelfel aâbbes », une variété de tomate locale goûteuse, juteuse et résistante aux maladies, quatre variétés de raisin très tardif qui se cueille jusqu’en septembre, une variété de pêche qui remonte à des siècles et dont le noyau peut donner un pêcher sans greffe et puis une variété de haricot vert qui n’est connu que sous ses latitudes.

Voilà donc les trésors qui intéressent la BEDE, cette organisation dont le credo est « Projet agricole, projet de société ». Ces variétés de fruits et de légumes, pour Nordine Boulahouat, qui s’occupe de la gestion de l’eau au sein de la BEDE, sont un patrimoine inestimable. « Tazla recèle une biodiversité cultivée locale et des savoir-faire associés importants qui méritent d’être valorisés. Vous voyez, si on continue comme ça, on va finir par avoir 3 ou 4 semenciers dans le monde entier. On va alors tous manger la même tomate. C’est pour cela que pour nous la biodiversité c’est important », dit-il. La BEDE a, apparemment, choisi d’emprunter le chemin inverse de celui des grands groupes de l’agroalimentaire, comme Monsanto, qui pillent le potentiel génétique paysan, font des brevets et s’arrangent pour que les procédés de sélection soient compliqués et impossibles à reproduire, explique Nordine.


Une biodiversité méconnue


La BEDE qui lutte pour les droits paysans tente de sauvegarder le patrimoine génétique mondial en contribuant à protéger et à promouvoir les agricultures paysannes par un travail de formation. « Il faut sauver de la disparition les ressources génétiques paysannes », dit-il. Il est également question de souveraineté alimentaire. A titre d’exemple, l’équipe de la BEDE n’a recensé, dans toute la région, qu’un seul et unique poirier d’une espèce locale en voie de disparition. La méconnaissance de la biodiversité locale fait commettre des catastrophes à ceux qui ont en charge l’agriculture du pays. Nordine nous cite l’exemple de cet agriculteur qui avait reçu, l’année dernière, une centaine d’abricotiers importés de l’étranger. « Sur ces 100 abricotiers, il n’en reste que deux ou trois et ils ne produisent même pas, alors qu’il y a une variété locale très adaptée au milieu », dit-il.


« Pour sauver la biodiversité, il faut que les gens restent à la campagne », ajoute-t-il. En aidant les paysans à améliorer leurs techniques et leur production, on contribue à les fixer sur leur sol et, même, à inverser l’exode rural, en faisant revenir ceux qui étaient partis vers des ailleurs plus accueillants. « Avant, on faisait des caravanes de mulets chargés de raisin et on allait jusqu’à Sétif pour le vendre », raconte avec nostalgie un vieux paysan. L’excédent de raisin et de figues était séché et vendu plus tard comme fruits secs. Aujourd’hui, on tente de relancer cette culture et ce savoir-faire. Un paysan de Tiniri a mis en place avec succès des pépinières avec quatre variétés locales de raisin.


Tout n’est pas perdu, on vient, encore aujourd’hui, de Bordj Bou Arréridj pour acheter la figue fleur « avakor » de Tazla. L’un des plus grands problèmes qui préoccupent la vingtaine de familles qui résident à Tazla concerne la scolarité de leurs enfants. L’école primaire du village est fermée depuis 2001. Encore heureux si les responsables de l’éducation de la wilaya de Béjaïa savent qu’il existe un village qui s’appelle Tazla et qui fait partie de leur circonscription. Pour poursuivre leurs études, les enfants doivent donc se rendre à Tizi Lekhmis, dans la wilaya de Bordj Bou Arréridj et qui se trouve éloignée de 20 km du village, ou à Ighil Ali, distante de 33 km. A un âge aussi bas, c’est un déracinement pur et simple.


Du haut de ses six ans, Naït Hamoud Nassim, qui s’accroche aux basques de son papa, l’a très bien compris. Il refuse tout net quand son paternel évoque l’idée de s’installer à Bordj : « Non, je ne comprends pas l’arabe et ils ne comprennent pas le kabyle », avance-t-il en guise d’explication tout en déclenchant l’hilarité générale. Si l’enfant de six ans refuse de couper avec ses toutes jeunes racines, que dire alors des adultes qui ne s’expatrient que contraints et forcés. Pourtant, il suffit quelquefois de si peu de choses pour redonner vie à un village. Dans le cas de Tazla, il faut une école et un fourgon de transport ou un minibus. Les gens veulent bien rester au-delà des grandes vacances mais quand vient le temps de scolariser leurs enfants, ils doivent les suivre dans les grandes agglomérations.

C’est le cas également à Zina, à Tabouânant, à Moka et à Qalâa, ceux qu’on appelle « imesdhourar », les montagnards.


Un exemple à suivre

La solution pour ces villages existe, nous dit-on. Il suffit d’ouvrir l’école de Boni, actuellement squattée par un citoyen. Cette école est pourvue d’un logement et elle se trouve à équidistance de ces villages. Il suffit alors d’un minibus pour le transport des enfants et on redonne vie à toute la région en permettant aux gens de se fixer sur leur sol. « Ah, si seulement Djamel Ould Abbès, le ministre de la Solidarité nationale, nous donnait un minibus, nos problèmes seraient réglés », soupire Khaled Terranti, le président de l’association du village. En attendant, les gens de Tazla ont appris à se prendre en charge.


Avec l’aide des membres de la BEDE, ils ont élaboré un « plan concerté de développement économique, social, environnemental et culturel » de neuf pages qui décrit, dans le détail, un programme holistique et durable pour le village. Ce n’est pas, comme on pourrait l’imaginer, une vulgaire plateforme de revendications mais plutôt un ensemble de solutions concrètes et pratiques aux problèmes recensés. Des exemples concrets ? Puisqu’il n’existe pas de boutique pour les produits de base à Tazla, créer une boutique solidaire que tiendrait une personne du village, créer une caisse de solidarité commune pour le microcrédit, valoriser les ressources en eau en mettant en place un système d’irrigation par gravité, améliorer les moyens de production agricole, relancer l’arboriculture, le maraîchage, l’apiculture, l’artisanat féminin, gérer les déchets et les ordures ménagères, préserver la faune et la flore locales, etc.


En gros, il s’agit d’impulser une nouvelle dynamique pour relancer la vie à Tazla en améliorant les conditions de vie par la mise en place de services sociaux et par la création et la consolidation d’infrastructures. La BEDE est arrivée à Tazla par le biais de l’Institut national de recherche agronomique (INRA) qui a monté ici un projet pilote de biodiversité et d’agriculture de montagne. Beaucoup de choses ont été faites depuis que l’association, qui mène plusieurs projets similaires en Tunisie, au Mali et dans divers pays européens comme l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la Roumanie et la Bulgarie, est arrivée. Dans les Bibans, à Tiniri et à Tazla, la BEDE a fourni les matériaux pour améliorer le captage de sources et leur acheminement jusqu’aux parcelles exploitées en évitant les pertes. Des systèmes d’irrigation appelés goutte-à-goutte ont également été posés dans certains endroits. Des ateliers ont été organisés et les paysans ont une démonstration sur les techniques d’irrigation souterraines comme la technique de la poche en pierre et celle de la poche en paille.


Ces techniques, certains paysans les ont déjà reproduites. « L’eau se fait de plus en plus rare dans le monde et cela génère des conflits. Il faut apprendre aux paysans à ne pas la gaspiller », explique Nordine. A partir de la source principale du village, trois conduites ont été posées pour l’irrigation des champs et des vergers. Autour des parcelles irriguées, un système de clôture électrique alimentée par des batteries solaires a également été expérimenté avec succès à Tazla. Les épouvantails confectionnés par les paysans et qui amusent plus les sangliers qu’ils ne les effraient peuvent désormais servir de décorations ou de perchoirs aux oiseaux.


Dans les parcelles où ce système a été posé, les sangliers ne se risquent plus sans recevoir une décharge électrique en plein groin. Ils n’ont plus qu’à aller musarder ailleurs, se réjouissent les fellahs du coin. De l’eau, du soleil, de la bonne terre, quelques graines et voilà la vie qui jaillit dans toute sa splendeur. A Tazla, comme dans beaucoup de villages de l’Algérie profonde et authentique, on a toujours su planter et semer. C’est l’absence d’une politique de développement clairvoyante qui a déraciné les hommes des villages et des douars vers des villes lugubres et déshumanisées.


Si l’association locale, dont la devise est « Tazla, un défi pour l’avenir », réussit à faire revivre le village, il y a des chances que l’expérience devienne un modèle et un exemple à suivre pour d’autres communautés isolées et oubliées. En tout cas, A Tazla, les graines de la vie ont été semées. Il reste à les arroser avec de l’eau et surtout beaucoup de bonne volonté.

Djamel Alilat - El Watan du 16 septembre 2007

Publié dans Tazla le village 2008

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